Comment déterminer une ammonite

La finalité de la paléontologie ne doit pas être de donner un nom à un fossile, mais de répondre à un certain nombre de problématiques liées à l'histoire géologique de notre planète ou à l'histoire de la vie. Néanmoins, nous aimons cerner et connaître les choses. Lorsque l'approche n'est pas poétique, l'intellect humain a besoin de classifier pour ne pas se sentir perdu, quitte à se créer des frontières arbitraires bien gênantes parfois. Pour l'amateur que je suis, comme pour beaucoup d'autres, il reste frustrant de ne pouvoir nommer une trouvaille.

Ne rêvons pas, cette page ne donne pas les clés de détermination des ammonites, mais elle a pour ambition d'offrir un embryon de démarche, qui passe par la compréhension des innombrables variations que peut offrir un ordre animal à évolution rapide pendant 380 millions d'années d'occupation de tous les océans.


Au sommaire de cette page

Une opération délicate

Quelques anecdotes :

Quelques recettes :


Une opération délicate

Hildoceras bifronsGabilly, 1976

En tentant de déterminer précisément une ammonite, à moins d'être spécialiste du genre que l'on a entre les mains, on a de fortes chances de se tromper. Tout amateur d'ammonites du Lias connaît le genre Hildoceras. Il connaît également l'espèce Hildoceras bifrons (ci-contre à gauche), qui illustre presque tous les livres de base sur les fossiles. Or, en consultant des ouvrages plus précis, on découvre H. tethysi, H. sublevisoni, H. crassum, H. lusitanicum, H. apertum, H. ameuri, H. semipolitum, le rare H. snoussi et d'autres encore. Cette différenciation n'a rien d'artificiel. Ces taxons occupent des positions stratigraphiques différentes et sont liés par des caractères évolutifs bien déterminés (Gabilly, 1976) ci-contre à droite). Le problème est qu'ils ressemblent plus ou moins à Hildoceras bifrons et que l'on aura vite fait de les étiqueter ainsi. Il en va de même pour à peu près tous les genres.

Pour les seuls Jurassique et Crétacé, on dénombre actuellement un peu plus de 1100 genres d'ammonites, soit plusieurs milliers d'espèces. La littérature destinée aux amateurs se contente simplement de quelques espèces types, passant sous silence l'extraordinaire diversité de centaines de millions d'années de vie grouillante.

Outre le nombre d'espèces, la détermination est compliquée par d'autres phénomènes, comme la variabilité morphologique au sein d'une même espèce, les changements d'ornementation ou cours de la croissance, ou encore le dimorphisme sexuel. Enfin, ceci expliquant cela, les taxons sont encore de nos jours assez souvent révisés. Ainsi, une détermination faite il y a 20 ans peut se révéler erronée aujourd'hui !

Je ne prétends pas y échapper, loin de là. Certaines de mes déterminations sont sans doute inexactes, faute d'avoir trouvé la bonne documentation ou, plus grave, de me méprendre sur le niveau stratigraphique correspondant.


Quelques anecdotes

Je ne suis quand même pas le plus nul dans la détermination des ammonites. Je passe sur les différents sites Web commerciaux, généralement américains, ou les sites de vente aux enchères, qui sont des florilèges de n'importe quoi puissance mille. Rendons nous déjà à n'importe quelle bourse aux minéraux et fossiles pour parfois voir ou entendre les pires aberrations. Même la littérature n'est pas toujours digne de confiance (NB : par rapport aux bouquins, mon site à l'avantage d'être mis à jour lorsque je découvre une bêtise). Mais si je me moque un peu d'une certaine méconnaissance, cela reste sans méchanceté, surtout si elle est accompagnée d'une juste modestie, malheureusement pas le point fort des Américains. C'est simplement fort dommage lorsqu'elle entraîne une tromperie sur l'objet vendu.

Une Amalthée du Bajocien de Montreuil-Bellay !

C'est ce que m'a annoncé avec assurance et un doigt de mépris un vendeur de fossiles - ayant pignon sur rue - sous l'oeil admiratif de son épouse. Je pense que les connaisseurs sourient déjà : en réalité, les "Amalthées" (ammonites du genre Amaltheus) n'ont pas passé le cap du Pliensbachien supérieur, 15 millions d'années avant le début du Bajocien. En outre, le site de Montreuil-Bellay, dans le Maine et Loire, est un gisement fort célèbre du... Callovien, même si le Bajocien y affleure par endroits. En fait, l'ammonite était une Oppelia subradiata du Bajocien du Calvados comme celle-ci.

Oppelia subradiata

Oppelia subcostata

Depuis le début de notre conversation, j'avais reconnu l'Oolithe ferrugineuse de Bayeux caractéristique du Calvados, ainsi que le genre de cette ammonite : j'hésitais entre une Oppelia subradiata et une Oppelia subcostata (ci-contre) et j'ai eu le malheur de lui demander son avis...

 

Quand on pense que c'est peut-être pareil chez l'antiquaire ou le marchand d'aspirateurs, ça fait froid dans le dos ! Quand, dans l'introduction de mon site, je m'élève à demi-mot contre ceux qui ne voudraient voire dans un fossile qu'un sujet d'étude scientifique en écrivant qu'on n'est pas obligé d'être botaniste pour avoir le droit de cueillir des fleurs, j'omets de préciser que, pour les vendre, il faut quand même être fleuriste.

Ammonite évolute et ammonite involute

Cette fois, la scène se passe au Maroc. Un vendeur de fossiles (encore !) proposait une ammonite tranchée longitudinalement, ce qui se voit (trop) souvent. Sans doute leurré par les enroulements dextres et sénestres des gastéropodes, il avait nommé l'une des moitiés "ammonite involute" et l'autre moitié "ammonite évolute". Quoi de plus naturel ?

Rappelons quand-même que, en dehors de certains hétéromorphes Turrilitaceae, et contrairement aux gastéropodes à enroulement, les ammonites sont en grande majorité "planispiralées" et, par la même occasion, symétriques. Il suffirait donc de regarder la face opposée pour transformer une ammonite évolute en ammonite involute et réciproquement !

Dichotomoceras

Les ammonites sont généralement symétriques

En réalité, si les épithètes "évolute" et "involute" s'adressent bien à l'enroulement des ammonites, ils caractérisent le degré de recouvrement des tours de la spire par les suivants. Une ammonite involute à tendance à se recroqueviller sur elle même, ne laissant apparaître qu'un faible ombilic (le milieu de l'ammonite), alors qu'une ammonite évolute s'ouvre plus largement au monde. Par exemple que Hildoceras bifrons est plus évolute que Hildoceras semipolitum, mais moins que Hildoceras apertum.

Phylloceras heterophyllum

Phylloceras heterophyllum, une ammonite très involute.

Protetragonites oblique-strangulatus

Protetragonites oblique-strangulatus, une ammonite très évolute.


Quelques recettes

  1. Démêler l'écheveau
  2. Noter précisément la provenance de l'ammonite
  3. Identifier le niveau stratigraphique
  4. Identifier les caractères évolutifs
  5. Tenir compte des contraintes paléogéographiques
  6. Demander conseil
  7. Accepter de ne pas trouver

Démêler l'écheveau

Il est une évidence bonne à rappeler : si l'on veut déterminer soi-même une ammonite, il faut que l'on ait accès à une documentation qui décrit l'espèce en question. Pourquoi insister sur ce point ? Parce que, par accès de rage à vouloir déterminer, quel amateur ne s'est pas souvent contenté du nom de la bête la plus ressemblante dans des bouquins largement insuffisants ?

Mais, la démarche ne pourra pas être de lire de façon séquentielle tous les livres et articles qui traitent d'ammonites jusqu'à tomber sur la bonne page de la bonne publication. Sauf coup de chance, une vie entière n'y suffirait pas. Tout le travail va donc consister à tirer intelligemment le fil qui mène à destination. Je dirais qu'il y a trois démarches parallèles et complémentaires qui vont amener ensemble au résultat :

  1. Identifier le niveau stratigraphique précis
  2. Identifier les caractères évolutifs qui mènent de proche en proche à l'espèce concernée
  3. Tenir compte des contraintes paléogéographiques

L'une ne va pas sans les autres. Il va de soi qu'identifier seulement le niveau stratigraphique ne déterminera pas l'ammonite. Quant à la démarche basée sur l'évolution, elle demande déjà de bonnes compétences. De plus, comme on le verra plus loin, la seule connaissance, même experte, des caractères évolutifs ne permet pas toujours de déterminer une ammonite incomplète, cas qui est quand même relativement fréquent. Enfin, il faut garder en tête que chaque instant de la vie de notre planète avait sa géographie et que les faunes d'ammonites n'ont pas toujours été les mêmes d'un bout à l'autre du globe... Cependant, ce dernier point est souvent implicite, car beaucoup de publications se concentrent sur une province. D'ailleurs, je l'illustre directement par un exemple, en menant (et réussissant) de front les deux premières ascensions, c'est parfois du petit lait :

J'ai trouvé une ammonite en place dans une carrière (l'idéal !). Je sais que c'est une carrière de l'étage Cénomanien. En l'occurence, je le savais avant d'y aller et ce n'était pas une destination hasardeuse. Ma carte géologique avait déjà résolu ce problème. Elle décrit même la coupe du Cénomanien dans cette région : de bas en haut, on trouve des "Sables de Lamnay" du Cénomanien inférieur, puis des grès, puis des craies glauconieuses plus ou moins argileuses du Cénomanien moyen.

plusieurs Acanthoceras rhotomagenseDans ces craies, j'ai déjà trouvé un grand nombre d'individus de l'ammonite de zone Acanthoceras rhotomagense (ci-contre à droite), ce qui me confirme l'âge Cénomanien moyen. En revanche, celle que je veux déterminer provient du niveau sableux et plutôt du sommet de ces sables (qui ont une puissance de plusieurs dizaines de mètres). J'en conclue qu'elle date du sommet du Cénomanien inférieur, car aucune lacune n'est signalée. Voilà pour le niveau stratigraphique. Grossièrement, mais ç suffira.

Maintenant, mais là, l'expérience joue un peu, la morphologie de mon ammonite m'apparaît être celle d'un Mantelliceras ou d'un Calycoceras. Or, Calycoceras est une ammonite du Cénomanien moyen et supérieur. Il s'agit donc vraisemblablement d'un Mantelliceras. Je compulse donc la documentation que je possède. Me situant dans le Perche, j'évite si possible de commencer par les faunes de la Mer Intérieure américaine, bien que le haut niveau marin au Cénomanien ait pu favoriser la dispersion géographique des ammonites ! Voici alors sur quoi je tombe au sujet de l'espèce Mantelliceras orbignyi : "Originellement, cette espèce a été placée dans les Metacalycoceras (=Calycoceras), mais l'examen du type montre clairement qu'il s'agit d'un Mantelliceras du sommet du Cénomanien inférieur dont les tours sont simplement homéomorphes de Calycoceras. (.../...) La curieuse ornementation grossière, de style Calycoceras, sur les tours externes, sépare cette espèce de la plupart des Mantelliceras décrits. (.../...) Cénomanien inférieur, zone de l'association à Mantelliceras gr. dixoni (.../...) Se rencontre aussi au même niveau dans les Sables de Lamnay."

Du petit lait, disais-je ! C'est presque un cas d'école. Mais imaginons maintenant que je n'aie pas eu cette documentation : j'étais bien parti pour un Mantelliceras sp. Et combien ne seraient pas allés jusqu'à nommer cette ammonite Mantelliceras mantelli, qui est aux Mantelliceras ce qu'Hildoceras bifrons est aux Hildoceras ? Et imaginons que je n'aie pas identifié le niveau stratigraphique : j'étais bien parti pour Calycoceras sp. Et combien ne seraient pas allés jusqu'à nommer cette ammonite Calycoceras naviculare, qui est aux Calycoceras ce que Mantelliceras mantelli est aux Mantelliceras ? :-). Enfin, pour l'anecdote, une erreur paléogéographique aurait pu me faire croire à un Conlinoceras américain, mais cela aurait vraiment été de la mauvaise volonté !

Noter précisément la provenance de l'ammonite

C'est la chose la plus importante à faire, le point d'entrée dans vos recherches. Grâce à cette indication, même si vous n'arrivez pas vous-même à vos fins, il y a forcément quelqu'un qui pourra le faire un jour. Si ce n'est pas le cas, c'est que vous êtes tombés sur une espèce inconnue jusqu'alors. C'est d'autant plus réjouissant !

Donc, soyez le plus précis possible. Repérez le lieu exact sur une carte I.G.N., notez la hauteur du banc si votre ammonite vient d'une carrière ou d'une falaise. Prenez des photos du site, faites des dessins, décrivez la gangue. Je regrette moi-même de ne pas l'avoir assez fait lorsque, encore gamin, je ramassais des ammonites dans les champs : je me suis plus tard rendu compte que les faunes de champs relativement proches étaient différentes.

Si vous échangez ou achetez une ammonite, il faut faire confiance à votre interlocuteur. Malheureusement, en général, les gens hésitent à dévoiler leurs sites ou ne savent carrément pas - comme certains marchands très... industrialisés -.

Identifier le niveau stratigraphique

Plaçons nous dans l'hypothèse très probable où l'objectif est de déterminer notre ammonite et non pas de l'utiliser, comme le ferait un stratigraphe, pour dater le terrain où on l'a trouvée. La démarche d'un stratigraphe serait en effet l'inverse de la nôtre. Les stratigraphes se doivent de connaître parfaitement les différents genres d'ammonites, les caractères évolutifs qui les situent à un niveau donné et les associations d'individus, voire de faunes qui permettent d'affiner la démarche. Ce n'est pas notre cas.

Les étages de l'ère secondaire sont divisés en zones, elles-mêmes divisées en sous-zones, elles-mêmes divisées localement en horizons. Ces subdivisions sont chacune identifiées par le nom d'une ammonite caractéristique, à l'apogée de sa densité. Dans le Toarcien inférieur, on parle par exemple d'horizon à Harpoceras falciferum dans le centre-ouest de la France. Une échelle universelle serait basée sur des faunes cosmopolites, mais ce n'est pas toujours possible. Notons donc bien que la paléogéographie intervient ici aussi.

Donc, une carte, un guide géologique ou, si vous avez pu la dénicher, une publication scientifique dédiée à une région vous indiquera l'étage géologique de votre trouvaille. Avec de la chance, pour peu que votre gisement soit décrit, vous obtiendrez peut-être la zone, la sous-zone, voire l'horizon d'où provient votre ammonite.

Cette information vous permettra de cibler votre recherche. Il est inutile de chercher une ammonite du Sinémurien dans la description d'une faune du Campanien. En plus, vous risquez de trouver une ressemblance (voir plus loin) et ferez une monumentale erreur de détermination. Evidemment, plus le niveau sera identifié avec précision, plus la détermination de l'ammonite sera aisée. La connaissance de l'horizon limite considérablement le nombre d'espèces candidates.

Une autre façon de déterminer le niveau stratigraphique de la découverte est d'utiliser les ammonites de zone... une fois que l'on sait bien les reconnaître : si vous avez trouvé une - et plus si possible - ammonite de zone dans le même banc qu'une ammonite que vous cherchez à déterminer, c'est un grand pas. Vous êtes presque stratigraphe ! Cette méthode m'a plusieurs fois bien rendu service, par exemple pour cerner ce Lytoceras.

Tenir compte des contraintes paléogéographiques

Là, j'avoue que l'on entre dans un domaine un peu pointu. Il faut regarder la situation contemporaine : on ne trouve pas les mêmes coquillages sur nos côtes que sur celles d'Hawaï. De même, les faunes d'ammonites ont été beaucoup contrôlées par la latitude et par la présence ou l'absence de canaux de communication entre différents bassins, par lesquels les ammonites juvéniles supposées planctoniques pouvaient être entraînées par les courants ou qui auraient permis aux ammonites pélagiques (vivant entre deux eaux) de circuler.

Les périodes où le niveau de la mer était bas ont favorisé le développement d'espèces endémiques et c'est bien sûr dans ces conditions qu'il faut être le plus attentif lors de la détermination. Mais, même lors des épisodes de niveau élevé, et bien que le climat fût plus chaud qu'actuellement, il y a presque toujours eu des faunes d'eau froide, dites "boréales", plus ou moins différenciées des faunes dites "téthysiennes". Ces ammonites étaient susceptibles de se mélanger à la limite entre les deux domaines. Pour évoquer ces spécificités fauniques, on parle habituellement de "provincialisme" des ammonites.

Par exemple, il est fort improbable de trouver des Hoplitaceae - majoritairement cantonnés en Europe et en Amérique du nord - à Madagascar et les nombreuses références à cette super-famille (Sonneratia, Pseudosonneratia) y résultent de confusions avec certains Desmocerataceae (nuclei de Cleoniceras notamment).

Enfin, il est bon de garder à l'esprit que la disposition des continents évolue en permanence. Au Jurassique, l'Inde et Madagascar éaient en contact. Il n'est donc pas très étonnant que les faunes d'ammonites de cet âge y soient les mêmes.

Identifier les caractères évolutifs

PublicationsUne fois tout cela intégré, il ne vous reste "plus" qu'à comparer votre ammonite aux planches et aux descriptions de la littérature sélectionnée. La documentation est malheureusement assez difficile à trouver. Les publications se trouvent dans les bibliothèques universitaires, on peut en trouver aussi à la vente sur Internet dans certains sites spécialisés à des prix raisonnables. Le problème est qu'elles sont assez éparpillées et que les synthèses sont rares (précision et synthèse sont-elles d'ailleurs compatibles ?). Il faut si possible s'orienter vers les études liées à une région et qui restent en général valables dans l'ensemble de la province paléogéographique considérée (exemple de bibliographie utilisable).

Vous vous trouverez alors confronté à un vocabulaire assez ésotérique, mais avec lequel on finit par se familiariser : ombilic, péristome, carène, phragmocône, loge, lobe, costulation, apophyse, oxycône, serpenticône, cadicône, virgatoïde, falciforme, fasciculée, tricarénée, bisulquée, etc. (j'ajouterai peut-être toutes ces définitions à mon site Web ultérieurement).

En principe, si votre documentation est bonne, vous pourrez déterminer au moins le genre de votre ammonite. Vous pourrez aussi déterminer l'espèce si elle est réellement décrite dans le bouquin, mais ayez l'oeil, reliser plusieurs fois les descriptions de toutes les espèces, prenez des mesures, comparez avec les statistiques si elles sont proposées, regardez bien les photos... Mais attention : l'identification par comparaison photographique seule est hasardeuse. Deux exemples :

  1. Harleites et TissotioidesIl existe dans le Crétacé deux ammonites de familles différentes (Harleites et Tissotioides) qui sont en tous points identiques sauf au niveau des lignes de sutures. Ce n'est pas le seul cas.
  2. Parfois, deux individus de la même espèce ne se ressemblent pas beaucoup, parce qu'ils ne sont pas au même stade de croissance ou parce qu'il y a un mâle (dit "microconque") et une femelle (dit "macroconque"). Pire : parfois, le mâle et la femelle ne sont pas désignés par le même nom d'espèce, voire de genre : au cours de l'histoire, les paléontologues ont accumulé un certain nombre d'aberrations qui font régulièrement l'objet de révisions. Imaginez qu'actuellement on classe les Inuites et les Masaï, voire même les hommes et les femmes dans des espèces différentes !intérieur

Heureusement, d'un point de vue morphologique, chaque espèce biologique présente toujours certains critères bien bornés d'un individu à l'autre qui fournissent des clés de détermination. Normalement, quand on est de la même espèce, on se ressemble quand même un peu ! Mais, chaque critère peut être une combinaison complexe de caractères, ce qui nous amène souvent à devoir calculer des ratios entre différentes grandeurs telles que le diamètre maximal, le diamètre de l'ombilic, la hauteur, l'épaisseur et d'autres mesures spécifiques au type d'ornementation ou d'enroulement. A côté des clés de détermination, il existe des paramètres non discriminants qui peuvent énormément varier au sein d'une même espèce. Pour l'une, ce sera l'épaisseur : il y aura des "gros" et des "maigres". Pour l'autre, ce sera la densité ou la vigueur de la costulation... Dans une population monospécifique, ces paramètres de liberté sont mis en évidence par le fait qu'il existe toutes les formes intermédiaires entre les extrêmes.

Comparez les ratios avec ceux des individus de l'espèce de référence. Regardez bien l'ornementation et identifiez les différents stades qui apparaissent au cours de la croissance (ou ontogénèse) : par exemple des tubercules d'abord proches de l'ombilic, puis qui migrent vers le milieu du flanc, puis qui disparaissent au stade adulte... Tous ces signes sont importants car ils caractérisent l'enchaînement chronologique des espèces (évolution) au sein d'une famille donnée et permettront de faire le lien avec le niveau stratigraphique préalablement identifié : à un certain stade de la croissance de ses individus, une espèce peut développer de nouveaux caractères qui n'existaient pas chez son ancêtre ou au contraire en perdre. Elle peut développer tous les caractères de son ancêtre tout en étant beaucoup plus petite à l'âge adulte. Elle peut ne conserver que les caractères juvéniles de son ancêtre tout en gardant la même taille adulte. Cet inventaire n'est pas exhaustif.

Certains groupes ont ainsi été étudiés et toute leur lignée évolutive est décrite. C'est une aide fantastique pour la détermination. Par exemple, en se cantonnant au caractère "taille", il est déjà possible d'orienter une détermination :Cariou, 1989nous savons qu'à une certaine époque de l'étage Callovien, les Reineckeiidae ont tous subi une nette diminution de taille, sans doute à cause de conditions d'environnement devenues hostiles (Cariou, 1989). Donc, impossible qu'un Reineckeiidae de grande taille se rapporte à l'une des espèces concernées... Zugokosmoceras medea adulteComme, dans ce cas, il vaut mieux savoir si l'individu à déterminer est un adulte ou un jeune, sachez que l'on reconnaît un adulte au resserrement des dernières cloisons et à une tendance de la loge d'habitation à devenir à la fois plus comprimée et plus évolute à l'approche de l'ouverture.

Kheraiceras bullatus

Cette dernière caractéristique est exacerbée chez Kheraiceras bullatus...

...et tout à fait perceptible même chez des formes serpenticônes telles que ce Grammoceras penestriatulum).

Grammoceras penestriatulum

Collotia oxyptychaSachez aussi que seule la forme microconque possède des apophyses jugales, ces sortes d'oreillettes qui ornent l'ouverture (voir ce microconque de Collotia oxyptycha). Sachez enfin que le phragmocône du microconque est identique à un nucleus de même taille du macroconque.

Sachant tout cela, pourrez-vous encore être catégoriques quant à la détermination d'une ammonite incomplète ? C'est une des nombreuses raisons pour lesquelles, comme moi et comme beaucoup, vous vous tromperez encore régulièrement. Rassurez-vous (?), même les paléontologues se trompent : savez vous que le Lytoceras jurense figuré dans l'excellente révision de la Paléontologie Française d'Alcide d'Orbigny est en réalité un Perilytoceras denckmanni ! L'erreur est normale pour le genre : il a été créé ultérieurement, mais pour l'espèce, l'erreur est réelle. C'est loin d'être le seul exemple.

Demander conseil

Adhérez à un club, venez aux bourses avec vos trouvailles, montrez les à des étudiants en paléontologie, publiez vos ammonites sur le Web... Des tas de gens essayeront avec plus ou moins de bonne volonté de vous aider. Le tout est de ne pas tomber sur un marchand d'Amalthées du bajocien de Montreuil-Bellay !!

Si l'on vous propose un échange, c'est que vous avez trouvé une pièce intéressante !

J'en profite pour m'adresser à ceux, nombreux, qui m'envoient les photos de leurs trouvailles pour détermination. Encore que, si vous en faites partie et avez déjà lu cet article jusqu'ici, vous ne serez sûrement pas étonné par ceci : s'il vous plaît, ne vous contentez pas d'une simple photo, parfois complètement floue :-)), et indiquez moi le plus de renseignements possibles. Acceptez aussi que je ne sois pas un sorcier et que je ne réussisse pas. Il m'arrive parfois de passer plus d'une journée à essayer en vain de déterminer certaines de mes propres ammonites, alors que je les ai entre les mains et que je dispose de toutes les informations nécessaires... C'est surtout parce que je ne me satisfais pas d'un rapide "Perisphinctes sp." pour une bête du Tithonien. Il y en a que cela ne gêne pas.

Accepter de ne pas trouver

C'est difficile à accepter, mais avoir une ammonite indéterminée peut ne pas être un drame. Tout est relatif. Ce qui l'est, c'est de ne pas savoir d'où elle vient, car c'est sans remède.

Avec l'expérience, c'est un peu différent

Avec quelques années de collection derrière soi, on arrive à cerner une ammonite au premier coup d'oeil : pas souvent l'espèce, pas toujours le genre, mais souvent la famille. On a aussi une idée de l'étage. On a parfois même une idée de la provenance si on ne la connaît pas (voire ma première anecdote).

Mais il faut éviter l'excès de confiance, et, même avec une idée derrière la tête, aller se plonger dans les bouquins.

Voilà

Si vous ête novice en paléontologie, tout cela est peut-être encore ardu. Si vous êtes amateur, j'espère que cette page va vous aider. Si vous êtes fin connaisseur, j'espère que vous vous me signalerez si j'ai dit des bêtises. Si vous êtes marchand d'Amalthées du bajocien de Montreuil-Bellay, j'espère que vous ferez preuve de plus d'humilité.