Cuspide, doux éteignoir des ondes !
Sang des lumières pures !
Qu'y-a-t-il d'autre, dans ton monde,
Qu'un endroit où tu louas des murs
Pour être parmi les choses,
Attentives à ta serrure
Et dormant dès que ta clé s'y pose ?
 
Ces objets, dans ton lit, certains soirs,
Tu leur chantes l'esseulé
Que l'hélice du dépressoir
Mâche et broie. Toi qui fus avalé,
Te voilà au vomissoir,
Pleurant ton ombre refoulée
Par ceux qui n'ont pas voulu la voir.
 
Ces semblables animés, ces vivants
Dont tu palpes l'existence,
Hommes, femmes que tu dis "gens",
Porteurs de rêves en leur absence,
T'aiment-ils seulement,
Eux dont l'amour peuple tes stances
Quand tu divagues dans les tourments ?
 
Sais-tu la réalité des êtres
Que tu écoutes, que tu vois,
A qui tu écris quelques lettres,
Telles trois lignées de désarroi :
"Pour que vienne un génocide,"
"Puisque vous n'existez qu'en moi,"
"Pour vous occire, je me suicide !"
 
Cuspide, pensons ! Inventas-tu l'art ?
As-tu vraiment composé
Pour Élise, alléché le Renard,
De merveilles orné les musées,
Vaincu les yeux de Mona,
Adoré les eaux de l'Égée,
Ou offert ta Clémence à Cinna ?
 
Las, si tout cela tu possédais,
Puisant l'espace dans le temps
Par le seul pouvoir d'observer,
Si tu pouvais exciser l'instant,
L'habiller d'éternité,
Mêler futur, passé, présent,
Tu porterais l'Immortalité !
 
Tout l'orgueil d'un Dieu.

Sihal, 10 janvier 1992

(Publié dans Chemins de traverses - numéro 4 - juin 1999)