I

L'année a une mort et deux enterrements.
La douzième marée, sous de brumeux halos,
Pose un masque de clous et brandit ses serpents
À nos noces navrées, chargées de volets clos.
 
Nos rires ont l'écho des voix tristes et seules,
Emportées dans l'acier d'un funèbre chariot,
Celui là que, dehors, ouvrant leurs fortes gueules,
Les loups fracassent tant en resserrant les crocs.
 
Et, sous les lampions pendus à des guirlandes,
On balaye nos joues pour en chasser les larmes,
On dépeint les circées des flaques de la lande,
Agonisant sans fin dans un joyeux vacarme.


II

Les deux petits garçons jouent avec le parquet,
Imaginant des lits de fleuves maléfiques
Grouillant de caïmans dont on entend claquer
La queue sur l'eau grisâtre infestée de moustiques.
 
Leurs mains sont des planeurs narguant le sol hostile.
La traversée est longue entre les cheminées,
Mais ils sont des héros et pilotes habiles
Et se sortent joyeux d'une aigre destinée.
 
La table est un bateau, le fauteuil un cheval
Qui de ses pieds bottés se protège du froid.
Les routes du tapis se perdent en dédales
Et pour eux est réel ce que l'on croit qu'ils croient.
 
Leur monde a la peau frêle, encline à se couper
Sous les râles idiots des géants qu'ils dérangent
Et qu'ils laissent, soumis, briser leur équipée
À puiser dans leurs yeux des grandes larmes d'anges.


Hervé Châtelier - 3 décembre 1991