À l'allure où vont les choses,
les roses ont la vie dure.
À l'allure où vont les roses,
la vie dure une seconde
et tes regards ont l'allure
d'une attaque d'amaurose
pour oublier, d'aventure,
les verdures rubicondes
 
des forêts sempervirentes
que le brasier numérique
et la ferveur haletante
des foires arachnéennes
désintègrent sans éthique
dans une danse démente,
à la tribale rythmique,
diabolisée sur nos scènes.
 
Je me réveille en fumée
dans une pièce attrayante
où nous fûmes élevés,
mais que tu ne peux plus voir,
car ta marche diligente,
devant les choses pressées,
te fait délaisser, mourantes,
nos langoureuses mémoires.
 
Ainsi naît un millénaire
où le temps se rétrécit,
où s'affale une frontière
entre des ouvrables jours
et mes espoirs abolis.
Car tu es quoi ? Ni mon frère,
ni un autre proche esprit.
Juste... un absurde parcours.
 
Je répandis les naissances
dans un grand acharnement :
mince germe de sapience
au tréfond du cambrien,
j'oeuvrai bien avant le temps,
érigeant la subsistance
pour qu'un acte exubérant
se multipliât sans fin.
 
Au début, dans les sulfures,
je fus, de ma petitesse,
mère d'hypercréatures
soulevées jusqu'à Burgess.
Mais presque toutes moururent
au hasard des maladresses
de l'infantile nature,
en ces âges si diablesse.
 
Il en resta l'embryon
d'une lignée vertébrale :
Pikaïa. L'anté-maillon,
poisson, amphibien, reptile,
grand dinosaure royal,
et non moins grand oisillon.
Une lignée vertébrale
dans mon dos. Ainsi soit-il.
 
À l'allure où je dérape,
j'entrevois tout mon passé.
J'ai du mal avec mon cap,
à l'allure où vont les choses.
Mais un petit être est né.
Pas question que j'en réchappe,
mon parcours a trop duré.
Un petit être tout rose.

"Les manipulations", 23 décembre 1997

(Publié dans Le damier)