La Koutoubia - Août 2002

Hélas...

Une boutique, hors des souks

..., la première impression naît des anticorps consuméristes de l'Européen fraîchement débarqué : les pièces sont bien souvent trafiquées, voire fausses à 100% et proposées à des prix devenus exorbitants tant l'image du "touriste-banquier" semble se généraliser. Fait aggravant, cette ressource se fait rare depuis l'attentat du 11 septembre 2001, il n'y a même pas un an.

Pour le connaisseur, faire baisser les prix n'est néanmoins pas trop difficile, parfois même jusqu'au cinquième de la valeur annoncée, mais le touriste qui veut décorer sa cheminée doit vraiment se faire avoir, même lorsqu'il croit avoir bien négocié.

Pêle-mêle, on trouve des minéraux, sur lesquels je ne m'étendrai pas pour cacher ma totale méconnaissance du domaine, des trilobites, évidemment, des gastéropodes qu'on vous fait naïvement passer, livre en main, pour des Bostrychoceras, des faux scorpions, des faux lézards, des goniatites et orthocères polis en cendriers ou vasques de lavabos, évidemment, et des ammonites, sujet de cette petite page. Je n'ai vu aucun oursin cette année. Mais, je le répète, je n'ai pas passé tout mon temps dans ces commerces.

Commençons avec les bonnes choses.

Ce Cheloniceras est un des meilleurs individus marocains qu'il m'ait été donné de voir. Sa particularité : il n'est pas sculpté.

Certes, je ne l'ai pas extrait en place, mais d'une boutique... Un marchand avec qui j'avais eu quelques déboires il y a deux ans : après avoir négocié le prix d'un Ancyloceras, je m'étais rétracté, ayant remarqué des traces de restauration à la jonction spire/hampe. J'avais alors subi toutes les foudres du ciel, cette expérience m'ayant appris que ce comportement ne fait pas partie du protocole d'achat marocain ! Quand vous commencez à marchander, c'est que vous êtes intéressés par l'objet. La négociation peut échouer si aucun accord n'est trouvé sur le prix, même si cela ternit l'ambiance. Mais changer son fusil d'épaule après une négociation réussie, aïe aïe aïe !

Cette fois, heureusement, rien de tout cela : la bête est maintenant dans mon escarcelle, mais quel mal de chien j'ai eu ! Le marchand essaya d'abord de me fourguer tous ses exemplaires sculptés. Puis, je sentit un déclic, un changement dans son attitude, comme s'il venait de se rendre compte que je savais reconnaître le bon grain de l'ivraie, toute prétention mise à part. Il se mit alors à avouer que toutes les bestioles sculptées sont de la merde (SIC) tout juste bonnes pour le marché du dollar. Il va de soi qu'il s'agissait là d'une démarche commerciale, vu que moi, a priori, mes travellers étaient en euros. En tous cas, "eux, ils seraient prêts à mettre une fortune dans n'importe quoi", ce qui ne m'étonne qu'à moitié quand on voit à quel prix ces objets arrivent à se vendre sur eBay.com depuis déjà plusieurs années... Tant mieux pour lui, pourtant ! Une énorme caisse en bois encombrait son magasin : elle contenait une gigantesque plaque d'Orthoceras et Goniatites d'Erfoud destinée à un soi-disant milliardaire américain qui aurait mis rien moins que... 10 fois le prix. Rien que le port revenait à 2500 €. Cependant, quelques indices m'indiquaient que mon interlocuteur n'en était ni à son premier, ni à son dernier mensonge... Par exemple : "Mais enfin, cette ammonite, à ce prix, je ne fais aucun bénéfice ! Je l'ai moi-même achetée à la carrière."... "Ah ? Alors vous savez d'où elle-vient !"... s'en suivit une réponse plus que saugrenue...

Puis il me sortit cette belle bête d'un placard comme on sort sa botte de Nevers.

C'est à la négociation qu'il m'embobina comme un maître, mon premier jour sur place levant surtout le voile sur mon manque d'affûtage. Comme je tentai de baisser beaucoup le prix, il me proposa une deuxième ammonite (une sorte de Deshayesites) à un montant de départ bien trop élevé. Je négociai alors les deux pour me retrouver finalement au prix initialement proposé pour le seul Cheloniceras. Je me rendis compte bien trop tardivement que la deuxième ammonite était un leurre et qu'il aurait pu m'en faire cadeau ! Une bonne leçon pour moi, d'autant qu'il a poussé l'ironie en m'offrant encore une petite Hamulina incomplète.

Rien de grave cependant : le prix restait largement raisonnable et je ne suis pas sorti du budget que je m'étais fixé pour cette semaine. Mais croyez bien que j'avais la dent beaucoup plus dure en fin de séjour !

Un grand Ancyloceratidé...

Un grand Ancylo

... orne la devanture de cette autre boutique. Il y était déjà il y deux ans (en l'an 2000, donc...) et j'avais regretté de ne pas l'avoir photographié. Comme quoi ça ne se vend pas comme des petits pains !

Étonnament, il n'est pas trop trafiqué. Seule la jonction entre la hampe et la crosse semble douteuse, ce qui correspond aussi à la jonction entre le phragmocône et la chambre d'habitation chez cette espèce. Sur tout le reste du moule interne, on peut constater la continuité du siphon ventral, bien difficile à imiter avec du ciment...

Avis à ceux qui ont des Dirhams, n'ont pas banni l'acte d'achat de leurs principes, savent d'où vient la bête, sont venus en voiture ou ne craignent pas de ramener ça dans l'avion ! Pour ce qui est de la provenance, le marchand vous dira invariablement que ça vient de l'Atlas (alors que nous savons tous, ou presque, qu'il vaut mieux se promener à un endroit bien précis entre Agadir et Essaouira). L'un deux m'a même produit un argument massue : "...mais si, ça vient des montagnes ! La preuve, c'est qu'on y trouve aussi des peintures rupestres !". Que voulez-vous répondre à ça ? :-D

Les autres ammonites, Cheloniceratinae ou autres, ont les tours internes sont sculptés. Ça pullule.

Un peu plus loin...

..., cet autre étalage impressionnant est constitué principalement d'ammonites aptiennes de fort grande taille sculptées au centre : des Cheloniceratinae, mais aussi, ai-je l'impression, Tropaeum et/ou Ammonitoceras (il faudra que je retourne vérifier ;-)). Un autre genre présent au Maroc, bien que non encore signalé "officiellement", souffre durement du dégagement à la mode de là-bas : Kutatissites. C'est une ammonite qui peut être planispiralée ou tripartite dans les tours externes, mais dont l'enroulement initial est turrilicône. Cela, le sculpteur ne le sait généralement pas et il prend bien soin de le détruire...

Malgré l'effort outillé de standardisation ornementale, on distingue quand même une étonnante variété de formes. La main n'en est certainement pas complètement à l'origine. C'est bien l'oeuvre de Dame Nature. On verra plus bas que l'imagination humaine est plus que limitée dans le domaine.

À l'intérieur, des bêtes similaires cotoient les habituels Mammites, leurs acolytes Hoplitoides et plus rares Fagesia. Il y a aussi, parfois, des "faunes" du Jurassique inférieur...

Ce détail de la devanture nous montre une bête pas trop sculptée. La petite image en médaillon dévoile quand même quelques outrages sur les tout premiers tours. Rien d'irréparable je pense. Si j'avais pu, en termes de budget et de poids, je crois que je l'aurais ramenée. Pas grave, j'y retournerai dans deux ans ! (NDA : je suis effectivement retourné au Maroc en 2004, sans prendre aucune photo d'ailleurs, et pas à cet endroit...). Ses voisines ont beaucoup plus souffert.

On remarque que cette forme diffère sensiblement de celle que j'ai acquise, qui est plus proche du specimen de droite (hauteur des tours, costulation). Elle est en outre plus grande : la pièce de 1 Dirham donne l'échelle. C'est à peu près comme nos vieilles pièces de 1 FF. Celui du milieu semble intermédiaire. Je ne pense pas que le marchand l'ait fait volontairement. En outre, sans connaissance précise du niveau stratigraphique, tout cela n'est que supputations.

Âmes sensibles - acte 1...

Avec cette pièce, malheureusement sous-exposée, nous atteignons un premier stade dans l'horreur : elle est totalement fausse, sculptée de A à Z. Un énorme travail ! Et pourtant, on remarque que l'homme ne rivalise pas encore avec la créativité de la nature : il y a un certain manque de variations dans l'ontogénèse de cette ammonite, si on peut l'appeler ainsi.

Âmes sensibles - acte 2...

Le summum. Sans commentaire ! Où peut-on vomir ?

Amusés...

Et ce lézard dodu, n'est-il pas magnifique ? Vous allez rire, je l'ai acheté pour le fun au prix du ciment. Le vendeur a dû sérieusement revoir ses prétentions à la baisse.

Ayons tout de même une pensée pour le pauvre Uromastyx qui a servi au moulage.

Épilogue

Faut-il tirer une conclusion de tout cela ? Surtout qu'elle ne soit pas hâtive. Chez nous, nombreux sont les amateurs - au sens large - qui s'adonnent à l'achat de fossiles. Et pourtant, c'est un acte qui a mauvaise presse parce qu'il est vu comme paléontologiquement incorrect.

Personnellement, après avoir un temps gonflé les rangs des puristes, j'ai dépassé le stade de cet exigu combat. Et au Maroc, c'est un sentiment qui disparaît complètement dans l'ambiance du pays. Avec les gens qui vous vendent ça, c'est un peu comme un jeu. Les filous n'ont pas plus de scrupules à vous rouler que d'embarras à être démasqués. Ils trouvent toujours une pirouette tout en vous servant le thé à la menthe. Il y a aussi ceux qui ne savent réellement rien des fossiles qu'ils vous vendent, pas même s'ils sont vrais ou faux. Comment leur en vouloir, d'autant que, le plus souvent, c'est la convivialité qui est de mise ?

Mais c'est vrai que dès que ça débarque chez nous et qu'on voit les mêmes bêtes sur eBay 10 fois plus chères avec la mention "rare ammonite géante du Sahara", ou 100 fois plus chères en "rare giant ammonite fossil from Sahara", ça coince au niveau de la gorge. Cela, c'est chez nous ou chez les presque pareils. Là-bas, ce n'est pas. Certes les grandes villes marocaines semblent prendre les nôtres pour modèle, mais, pour quelque temps encore, c'est un autre monde, surtout au sud. Il peut être dur, si j'en crois la bande de gamins qui viennent finir les assiettes à la terrasse du snack, mais toujours trépidant et annihilant toute grisaille occidento-septentrionale de l'esprit. Nos valeurs et nos préjugés tirés au cordeau ne sont pas aptes à juger les marocains. Pour beaucoup, c'est la débrouille quotidienne, les innombrables petits métiers de rue, chassés depuis longtemps de nos pays qui empestent le couloir d'hôpital par des enseignes de holdings à hotline aussi serviables et humaines que des rideaux de fer. Comment leur reprocher de vendre des fossiles et même de les bricoler ? Comment refuser de les leur acheter ? Ils ont remarqué que ça aussi, ça pouvait aider à manger. Essayez d'aller leur expliquer que c'est mal et c'est vous qui reviendrez changés.

Allez, salut.

Bibliographie

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  10. Une plate-forme en distension, témoin de phases pré-accrétion Téthysienne en Afrique du Nord pendant le Toarcien-Aalénien (synclinal Iguer Awragh-Afennourir, Moyen Atlas occidental, Maroc) in C.R. Géoscience (El Hammichi, F., Elmi, S., Faure-Muret, A. & Benshilil, K., 2002) - Éditions Elsevier
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